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L’épidémie de solitude ne touche pas que les hommes

  • Photo du rédacteur: See Different
    See Different
  • 15 avr.
  • 6 min de lecture

Les manchettes se multiplient pour tirer la sonnette d’alarme sur la « crise de la solitude masculine ». Le sujet a été abordé partout, du Guardian à Fortune en passant par Forbes. C’est partout.

Et oui, la crise de la solitude est bien réelle, mais la façon dont elle est présentée manque de nuance et de contexte. La solitude n’est pas un enjeu de niche qui ne touche que les hommes, c’est un problème systémique généralisé qui concerne les femmes, les ados, les nouveaux·elles arrivant·e·s, les personnes âgées, bref, tout le monde. Selon une récente étude du Pew Research Center, environ 16 % des hommes (et 15 % des femmes) disent se sentir seul·e·s tout le temps ou la plupart du temps.

 

Si on veut réellement s’attaquer à cette épidémie de solitude, il faut reconnaître sa cause profonde, et faire des efforts délibérés pour renforcer la communauté, encourager l’entraide et cultiver des liens, même quand ce n’est pas pratique.


L’isolement social est une épidémie

Les Canadien·ne·s sont de plus en plus isolé·e·s les un·e·s des autres. On est occupé·e·s, débordé·e·s, confronté·e·s à des pressions économiques croissantes et on passe de plus en plus de temps en ligne.


Selon Statistique Canada, environ 1 Canadien·ne sur 10 dit se sentir souvent ou toujours seul·e, les jeunes et les jeunes adultes figurant parmi les groupes les plus touchés. Pendant et après la pandémie, les niveaux de solitude signalés ont fortement augmenté, surtout chez les 15 à 24 ans. De plus, les femmes ont toujours déclaré des niveaux de solitude légèrement plus élevés que les hommes dans les enquêtes nationales.

 

Un rapport de 2019 de l’Institut Angus Reid a révélé qu’une proportion importante de Canadien·ne·s se décrivent comme se sentant seul·e·s ou socialement isolé·e·s, avec environ 62 % disant qu’ils·elles aimeraient que leurs ami·e·s et leur famille passent plus de temps avec eux·elles.


Par ailleurs, le Centre de toxicomanie et de santé mentale (CAMH) souligne que l’isolement social est étroitement lié à la dépression, à l’anxiété et aux problèmes de consommation de substances, qui ont tous augmenté ces dernières années.



Est-ce un hasard… ou le résultat d’un système?


Les réalités de la vie moderne nous éloignent inévitablement les un·e·s des autres. Quand on est isolé·e, on consomme autrement. On commande à manger au lieu de partager des repas, on achète au lieu d’emprunter, et on se tourne vers des services plutôt que vers nos voisin·e·s. Moins de liens communautaires, ça veut dire moins de mobilité, moins de flexibilité, moins de soutien et moins de liens avec les gens et les lieux qui nous entourent. C’est aussi un problème qui s’aggrave avec le temps.

 

La solitude et l’isolement social sont mauvais pour la santé[MC1] . Ils peuvent augmenter le risque de maladies cardiaques, d’AVC, de diabète, de dépression, d’anxiété et de démence.

 

La solitude n’est pas, et ne devrait jamais être, considérée comme un échec personnel. Elle est profondément ancrée dans le fonctionnement de notre société hautement individualisée.


Reconnaître le contexte : en quoi l’expérience masculine est-elle unique?


Reconnaître que la solitude est un phénomène généralisé ne signifie pas que les hommes ne sont pas confrontés à des défis particuliers et uniques. Au Canada, les hommes se suicident à un taux nettement plus élevé que les femmes, selon Statistique Canada. Ce constat, à lui seul, mérite toute notre attention.


Les normes culturelles ont historiquement découragé l’expression émotionnelle chez les hommes. Les attentes patriarcales récompensent le stoïcisme et l’autonomie, et de nombreux garçons ne sont pas socialisés pour nouer ou entretenir des amitiés émotionnellement intimes de la même manière que les filles y sont encouragées.

 

Aujourd’hui, il est de plus en plus courant que de jeunes hommes en quête d’appartenance se tournent vers des communautés « pilule rouge » en ligne. Ce sont des espaces numériques qui présentent la solitude comme une trahison et incitent leurs utilisateurs [MC1] à transformer ces sentiments en ressentiment.


Ces communautés offrent quelque chose de puissant : un récit, une cause et un sentiment de fraternité. Cependant, elles le font souvent en amplifiant les frustrations plutôt qu’en favorisant les liens. Comprendre la montée de la solitude masculine demande de l’empathie, mais en même temps, on ne peut pas réduire une crise plus large à un seul groupe démographique.


Chambres d’écho, colère et monétisation de l’isolement


La solitude et l’isolement sont incroyablement faciles à exploiter et à monétiser. Que ce soit à travers des figures comme Jordan Peterson, d’Andrew Tate ou du dernier looksmaxxer en date, Clavvicular, les formations, les programmes et les livres vendus aux hommes pour les aider à s’améliorer et à trouver des liens ne manquent pas. Malheureusement, ces conseils laissent souvent les hommes encore plus isolés, car leur système de croyances devient encore plus extrême.

 

Ces chambres d’écho en ligne classent les personnes en groupes à l’aide d’algorithmes. Les plateformes de médias sociaux favorisent les contenus qui suscitent des émotions fortes, comme l’indignation. Plus le contenu te met en colère, plus tu es susceptible de le publier, de le partager ou de le commenter. Cela conduit souvent à la propagation fulgurante de contenus négatifs, haineux et misogynes. Les robots et les contenus provocateurs amplifient les messages polarisants, car l’attention et l’engagement sont synonymes de profit.

 

Quand une personne se sent isolée et qu’elle trouve une communauté qui met des mots sur sa souffrance, même si cette communauté repose sur le ressentiment, cela peut devenir extrêmement attirant. Les mouvements politiques et les influenceurs [MC1] tirent un bénéfice financier et idéologique de l’alimentation de ces frustrations. À cet égard, la solitude devient monétisable grâce à des chambres d’écho qui renforcent l’isolement tout en prétendant le résoudre.


Que faire?


La solitude est un problème systémique. Elle ne peut pas être résolue par le discours seul. Cela demande de l’action, de sortir de sa zone de confort et de faire des sacrifices, alors commençons par ce qui est près de nous :

 

  1. Rebâtir la communauté dans des espaces physiques

    Joins-toi à des groupes locaux. Qu’il s’agisse de cours ou de clubs à ta bibliothèque municipale, de ligues sportives, de groupes confessionnels, d’ateliers de partage de compétences ou d’associations de quartier, il est essentiel de faire partie d’une communauté avec d’autres personnes. 


  1. S’engager dans l’entraide

    L’entraide est un acte de solidarité entre personnes en dehors d’une structure caritative. Elle permet de construire des réseaux de soutien meilleurs et plus durables, contrairement aux institutions et aux systèmes dont nous disposons actuellement. Cherche des groupes d’entraide locaux, des réseaux de partage alimentaire, des associations de locataires ou des collectifs de bénévoles. Ces groupes ne sont pas seulement motivés par des raisons sociales, ils sont aussi collaboratifs, et travailler vers des objectifs communs renforce les liens.

 

  1. Accepter que la communauté demande des efforts

    Une vraie communauté demande du temps, de l’énergie et parfois des compromis. Ça demande d’être présent quand tu es fatigué·e, d’accueillir des gens même si la maison n’est pas parfaite et, surtout, d’écouter quand tu n’es pas d’accord. Accepte ce petit inconfort, car ce que tu reçois en retour, ce sont de vrais moments de connexion et de soutien qui rendent les moments difficiles bien plus faciles.

 

  1. Se déconnecter (autant que possible!)

    Les espaces numériques peuvent parfois donner l’impression de créer des liens, mais ils ne peuvent pas remplacer la présence physique. Réduire le temps passé sur les plateformes guidées par des algorithmes permet de faire place à des relations plus lentes et plus profondes. La solution à la solitude ne se trouve pas dans une consommation accrue de contenu. Elle se trouve dans les repas partagés, les projets communs, les moments de joie et de rires.

Un problème collectif appelle une réponse collective


L’épidémie de solitude ne touche pas seulement les hommes. Elle touche tout le monde : les femmes qui portent une charge invisible, les nouveaux·elles arrivant·e·s qui s’adaptent à un nouveau milieu de vie, les jeunes qui grandissent en ligne, les personnes âgées qui vieillissent seules, et les hommes à qui on n’a jamais appris à exprimer leurs besoins émotionnels.


Si on considère la solitude comme un concept lié au genre, on passe à côté de la réalité plus profonde : nous vivons dans un système qui fragmente les liens. La solution, ce n’est pas de blâmer, mais de reconstruire, et pour reconstruire, il faut que nous nous mobilisions ensemble.





 
 
 

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